Conversation avec Brice Montagne, comédien

Brice Montagne

Par Kristine Barut-Dreuilhe

argaiv1908

 

Lors de votre dernier opus, « Un obus dans le coeur », une pièce de Wajdi Mouawad mise en scène par Isabelle Chemoul au Théâtre du Temps à Paris au printemps 2011, vous délivrez une prestation magnifique. Un monologue de plus de 90 minutes sur un texte bouleversant de Wajdi Mouawad, le spectacle remporte un vrai succès. À 23 ans, vous séduisez une audience ravie.


- Quels sentiments vous inspire ce succès ? 
Beaucoup de fierté, forcément ! Si le public est touché par notre démarche, c’est déjà une réussite. Ensuite, beaucoup de questions aussi, car sur un travail aussi lourd, je réalise les marges de progrès que j’ai encore devant moi, que ce soit sur cette pièce en particulier ou sur mon travail de comédien. Je ressens de la fierté mêlée au sentiment que le vrai travail vient juste de commencer.

- Etiez-vous préparé à cette réception enthousiaste ?
Le public est très content. À chaque représentation, les spectateurs se montrent vraiment étonnés et les commentaires que je reçois de mes amis, des anonymes dans la salle, ou du site billetreduc.com sont toujours extrêmement flatteurs. Je suis donc enchanté car je suis conscient de la charge de travail. Je connais tellement la pièce de bout en bout que je réalise à chaque représentation que je n’ai pas encore atteint la perfection. Selon moi, il n’y a pas encore eu pour l’instant de représentation parfaite et je ne suis pas encore parvenu à obtenir une régularité dans mon travail. Je serai satisfait quand les choses seront enfin ultra-carrées et vraiment émouvantes. Je me suis aperçu lors de la captation vidéo de la pièce que je ne suis pas constamment le même homme puisque des choses se sont passées entre temps. La rigueur peut se placer ailleurs, dans la lumière, le placement et le rythme qui doivent être extrêmement précis. Je me rends compte sur ce texte aussi long et aussi lourd qu’il y a encore du travail à faire sur cette précision.

- Comment avez-vous préparé ce rôle difficile ?
J’ai découvert le texte de Wajdi Mouawad il y a presque deux ans maintenant et j’ai commencé à le travailler ainsi que le rôle lui-même, il y a un an et demi. C’est un matériel long, un monologue extrêmement lourd à mémoriser et même à l’apprentissage, cette forme ralentit une grande part du travail. Isabelle Chemoul, la metteuse en scène, montre des exigences précises en termes de rythme et de placement. C’est pour cette raison que lorsque le public et la metteuse en scène seront au même diapason pour reconnaître que c’était génial, je serai enfin satisfait de ma prestation. Je me suis rendu compte ces derniers temps que lorsque l’on invite du monde à venir nous voir, il nous faut être parfaits, il ne faut jamais s’arrêter dans le travail et ne jamais se reposer sur ses lauriers.

- Vous travaillez souvent avec Isabelle Chemoul, qui met en scène « Un obus dans le coeur ». Comment vous êtes-vous rencontrés et comment a débuté votre collaboration ?
Isabelle et moi avons commencé à travailler ensemble quand j’avais quinze ans dans un cours de théâtre amateur à Maisons-Lafitte. C’est là que nous avons monté « Ondine » de Jean Giraudoux, que nous avons jouée deux ou trois fois. Cette année-là, j’étais en compétition avec un autre comédien pour le personnage d’Hans, le premier rôle. La sélection a été très simple, celui qui travaillait le plus l’a obtenu ! Je possède cette qualité d’être extrêmement travailleur et même quand je me suis retrouvé en compétition avec des acteurs au sein de mon groupe amateur qui avaient davantage de talent que moi, je finissais par avoir le premier rôle car je suis animé d’une force de  travail considérable. Cela ne veut pas dire non plus que j’ai toujours obtenu le rôle principal ! Deux ans plus tard, j’ai encore campé le rôle principal dans « Rosello et Julia » de Lope de Vega. Mais par contre, l’année suivante, dans une pièce de Maurice Maeterlink, « La princesse Maleine », j’ai obtenu le second rôle, celui du roi Hjalmar, un personnage très intéressant aussi. Si l’intérêt est là et si je corresponds au personnage, cela fait la différence. Isabelle et moi faisons équipe depuis longtemps, nous avons un feeling et du coup c’est instinctif et l’on sait où va l’autre, ce que veut l’autre, et tout marche très très vite entre nous. « Un obus » nous a demandé énormément de temps, un an et demi pour préparer cette pièce, le travail le plus lourd que j’ai jamais eu à accomplir. Isabelle Chemoul avait la profonde conviction que « Wahab, c’est moi » !

- Quelles sont les motivations et les causes de votre désir de vous consacrer à la scène ?
C’est grâce à Isabelle Chemoul, justement, qui était mon professeur. J’avais fait du théâtre en troisième au collège, et c’est en rentrant dans son cours que le changement en moi s’est vraiment opéré. Quand elle m’a fait travailler « Ondine », je me suis rendu compte que le théâtre pouvait être plus large et plus profond que je ne l’imaginais, j’ai découvert la puissance d’interpréter un rôle. C’est elle qui m’a montré le potentiel du théâtre et le plaisir de travailler un texte toujours et toujours. J’ai réalisé par son enseignement que le théâtre était ma voie, Isabelle est vraiment ma Pygmalion !

- Alliez-vous au théâtre avec vos parents lorsque vous étiez enfant ?
Jamais ! En fait, je suis beaucoup plus cinéma que théâtre ; d’une manière générale, je préfère largement l’écran à la scène.

- Quels sont vos auteurs et vos interprètes préférés, où puissez-vous votre source d’inspiration ?
Les premiers films qui m’ont marqué datent de mon enfance, j’avais 5 ou 6 ans. Puis il y a eu « Apollo 13 » de Ron Howard, c’est la première fois que j’ai commencé à refaire le film en entier en rentrant à la maison, je rejouais les scènes. Même chose pour « Titanic », j’avais construit la maquette du navire et avec une caméra j’essayais de refaire les plans dans l’eau, j’avais même acheté la bande originale que je mettais à fond dans le salon ! Ces deux films m’ont donné un coup, ont provoqué ma première impulsion. Cette année-là, j’ai commencé avec Isabelle. Ma décision vient de la trilogie du « Seigneur des Anneaux », ma plus grande claque avec Viggo Mortensen qui est magnifique, extrêmement précis, extrêmement technique, tous les acteurs de ce film sont vraiment bons, même les seconds rôles sont très touchants. Au niveau du cinéma français, mes références sont des films comme « 36 quai des Orfèvres », « Pour elle » et surtout « 99 francs », réalisé par Jan Kounen en 2007 avec Jean Dujardin, dont le travail m’a complètement scotché. C’est un film qui m’a complètement renversé grâce à sa puissance évocatrice dans les images et sa rigueur technique au niveau de la mise en scène. Ce n’est pas la finalité d’un film qui m’intéresse mais son contenu. J’ai envie de dire que c’est certainement le meilleur film  français que j’ai jamais vu. La pièce « Fées » de David Bobée, au Théâtre de la Cité Internationale, m’a passionné. Trois personnes, un jeune homme dans une salle de bain qui fait des réflexions sur lui-même, des jeunes filles qui sortent de son imaginaire, le tout avec beaucoup de jeux de lumières projetées sur des écrans. Il y avait une ambiance, une beauté dans l’image, le texte, la musique qui font qu’à un moment donné, le spectateur oublie le quatrième mur et entre dans l’histoire. Ce phénomène est très rare à mes yeux car, au théâtre, on voit quand même le quatrième mur. Parmi toutes les autres pièces que j’ai vues, ce type-là-là a réussi à me chopper complètement et à me projeter dans l’histoire. Par contre, au cinéma, je suis davantage capable d’oublier et de rentrer dans le truc, bien plus qu’au théâtre. Dans le cas d’ « Un  obus », je pense que l’immersion est facilitée par un texte complètement cinématographique. Le matériel de base, c’est le texte, qui dans « Obus », est extrêmement réussi. Pour ma part, le déblocage de mon écriture s’est opéré après avoir travaillé sur les contes pendant tout un trimestre. J’ai réalisé que les contes racontent les images, le son et les dialogues, le tout au présent. Il est nécessaire que les mots soient suffisamment rythmés pour que l’on puisse visualiser les plans et les changements de séquences.
J’ai lu de nombreuses pièces de Wajdi Mouawad, je n’ai pas vu le film « Incendies » qu’il a écrit mais j’ai lu la pièce dont le scénario est issu. Selon moi, il n’y a aucune commune mesure avec le texte d’ « Obus » qui est largement au-dessus de tout ce qu’il a produit. Un excellent matériel de base s’avère un énorme avantage pour un acteur. Le travail est long et dur il est vrai, et c’est aussi pour cette raison que ma metteuse en scène insiste tant sur le rythme car le texte de base est écrit de cette manière et si le rythme n’est pas respecté, rien ne marche plus.

- Quels sont vos projets pour le futur ?
Je travaille déjà sur une autre pièce « Le Dixième Homme », adaptation d’un roman de Graham Green qui va se donner en mai, quatre dates pour le premier jet, au sein de l’Ecole Claude Mathieu, où j’étudie le théâtre depuis trois ans maintenant. Dans le cadre des Ateliers des Lettres, les élèves présentent une pièce à la fin du premier semestre et ceux qui sont retenus peuvent jouer au printemps. Parallèlement, je réalise un court-métrage « Do you believe in magic », issu d’une nouvelle que j’ai écrite l’automne dernier. J’ai monté une association avec l’objectif de diriger ce projet d’une manière totalement indépendante vers avril ou mai prochain si nous parvenons à obtenir les autorisations à temps.

- Carrière théâtrale, projets de films... vous êtes un artiste aux multiples facettes ?
Je suis satisfait de mon travail en écriture car cela fait des années que je m’y consacre. Les scénarios commencent à s’accumuler. En ce qui concerne la réalisation, je me considère toujours comme débutant et je travaille énormément afin de m’améliorer, il en est de même pour mon jeu devant la caméra. Réalisateur et monteur de plusieurs courts et mini-métrages, j’ai l’espoir de devenir un artiste complet, mais je ne me sens pas tout à fait prêt encore pour dire aux gens « Venez voir tout ce que je fais » ! Il faut absolument connaître ses propres limites. Au niveau de mon écriture et de mon jeu de comédien, je me place sur la première marche d’une grande échelle professionnelle à grimper. Conscient de mon potentiel personnel, j’aime ce que j’ai entrepris et je commence à apprécier le résultat de mes efforts, tout en sachant évaluer les tâches à fournir dans l’avenir. Je n’ai pas la prétention de dire que je peux tout faire, je ne peux que travailler, encore et encore, mais il est vrai que depuis « Obus » j’ai le sentiment que l’amateur est derrière moi et que se profile le tout début d’une carrière professionnelle. J’ai encore quatre-vingts ans de projets à l’horizon !

Un obus dans le coeur

Affiche Un obus dans le coeur
 
- Théâtre contemporain -

Les 1er, 5, 6 et 7 mars à 20h30

Auteur: Wadji Mouawad
Mise en scène: Isabelle Chemoul
Avec: Nathalie Gontcharoff et Brice Montagne
production: Open Books Pictures

Wahab est en colère. Appelé d'urgence en pleine nuit, il est sur le chemin de l'hôpital où sa mère se meurt. Au court de ce trajet hivernal, en pleine tempête de neige, il est au prise avec ses pensées et ses souvenirs (le traumatisme d'un attentat sanglant). Sa mère va mourir et Wahab se dit qu'il va peut-être pouvoir enfin grandir et vivre. La relation d'un fils à sa mère, ce sont des douleurs et de l'amour mêlés, et il s'agit de mettre des mots sur tout cela: "un mot qu'on trouve au fond de soi, c'est comme un oasis au milieu du désert".

 

 

AUTEUR :

Open Books Pictures vous invite à découvrir, ci-dessous,· le dernier texte écrit par Brice Montagne "Do you believe in Magic". Ce texte est actuellement en cours d'adaptation en court-métrage.

Do you believe in Magic·?

Ecrit par Brice Montagne.

C’était une de ces nuits d’automne, le genre de nuit où votre veste et votre manteau suffisent encore, mais où le reste, les mains, le visage ressentent les premières morsures du froid.

J’étais sur un parvis de gare, la gare de Metz pour être exact. C’est une grande place piétonne, un demi cercle de dalles rouge éclairées par des lampadaires bizarres. Ces lampadaires j’ai eu tout le temps de les détailler, on aurait dit de grandes pattes de mante religieuse recourbée vers la place. Ils étaient d’un gris sombre et ils baignaient la scène d’une lumière froide.
Au bout d’un moment, assis contre un pilier, mes affaires sous mes fesses, j’ai même fini par comprendre qu’ils étaient articulés, le jour ils doivent probablement se redresser et tendre droit vers le ciel.

Je frissonnais, et j’ai refermé mon manteau. Je venais d’appeler mon père pour qu’il vienne me chercher, et je savais qu’il ne viendrait pas avant un long moment. J’allais devoir rester là, à contempler des lampadaires.

Merci la Sncf.

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